Copy
Voir dans votre navigateur
Télécharger ce texte en pdf


À l’attention de :
Mr Louis Burle, conseiller pour le livre et la lecture, DRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur.
Mr Thierry Pariente, conseiller culture et solidarité Région Sud
Mme Valérie Miletto, chargée de mission pour le livre et la lecture, Région Sud-Provence-Alpes-Côte d’Azur.
L’Agence Régionale du livre Provence-Alpes-Côte d’Azur.



Nous, artistes-autrices et auteurs marseillais.es (et proches de Marseille), travaillant dans le champ du livre jeunesse, illustré, bande-dessinée, mais aussi, car notre travail de création ne se range pas en une seule case, ayant une activité plastique, photographique, cinématographique, graphique, scénographique, théâtrale tout à fait complémentaire de notre création littéraire, tenons à vous alerter sur la situation dramatique que nous traversons et surtout sur celle qui se profile, et les conséquences de la non considération de nos situations sur l’activité de tout un secteur, à plus ou moins longue échéance.

Nous, qui sommes la base de la fameuse «chaîne du livre» sur laquelle peuvent reposer des structures plus ou moins grandes, comme les bibliothèques, les librairies, les salons du livre, les maisons d’édition, et qui participons activement à des créations théâtrales, muséales, des adaptations télévisuelles ou cinématographiques, desquels dépendent bien souvent (et nous allons vite le mesurer) d’autres secteurs économiques comme l’hôtellerie, le tourisme, la restauration...(1), nous tenons à vous alerter.

Nos métiers nous imposent une activité et des revenus fluctuants. Nos conditions de travail, notre statut précaire, sont encore largement méconnus, y compris du monde professionnel. Nous n’avons pas droit au chômage. Pas droit aux congés payés. Les congés maladie et maternité sont faiblement dotés. Qui sait que nous touchons entre 2 et 10% du prix de vente hors taxes de nos livres, une année et demie après leur vente et en remboursement de l’à-valoir versé à parution par l’éditeur ?
Qui connaît le montant de ces à-valoir, largement inférieurs au temps de travail effectif?
Qui connaît la durée, de plus en plus réduite, de vente de nos livres ? (2)

Nous soutenons en ce sens les revendications actuelles de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, la Ligue des auteurs professionnels et tous les organismes professionnels qui, au niveau national, alertent sur notre situation. (3)

Dans ce contexte déjà difficile, le confinement a des conséquences immédiates sur notre activité : la fermeture des librairies, le report des parutions de plusieurs mois, l’annulation des rencontres scolaires et salons du livres, nombreux dans la période de mars à juin. Ces revenus dits « accessoires » nous sont bien souvent indispensables pour compléter des droits d’auteur en dessous de toute réalité de travail.

Dans le même temps, la demande de contenus numériques a explosé : livres numériques, proposition d’ateliers en ligne... De nombreux artistes se sont vus demander de partager leur travail artistique, le plus souvent sans contrepartie financière. Quant aux droits d’auteurs perçus sur les ventes de livres numériques, ils sont très faibles, voire insignifiants.

Nous nous attendons à rencontrer de graves difficultés d’ici quelques mois, voire dans l’année qui suivra ( nos droits d’auteur étant versés annuellement par les éditeurs, le manque à gagner dû à la fermeture des libraires, ne sera réel pour nous qu’au printemps 2021.) Certains festivals n’auront pas lieu cette année. Certains organisateurs reportent, d’autres annulent et prévoient des indemnités pour les auteurs. D’autres ne prévoient rien.

Au niveau national, des mesures d’aide aux travailleurs indépendants ont été mises en place (Aide d’urgence du Centre National du Livre/SGDL et Fond de soutien aux indépendants). Elles sont cependant d’un accès limité et peu adaptées à notre profession d’artiste-auteur. Nos revenus sont irréguliers et décalés dans le temps de plusieurs semaines, voire plusieurs mois : la baisse du chiffre d’affaire n’est donc pas forcément sensible immédiatement.

L’éclatement de ces mesures en plusieurs dispositifs ne correspond pas à la pluri-activité de la plupart d’entre nous. Les premiers retours d’organisations professionnelles ont permis des aménagements salutaires, comme le calcul du chiffre d’affaire sur la moyenne de l’année 2019.
Mais, pour l’instant, rien se semble prévu au-delà de la fin du confinement.

Un fond d’aide unique pour tous les artistes-auteurs doit être maintenu au delà du confinement, au moins pendant une année complète, avec les critères les plus larges, de façon à ce que les plus fragilisés ne soient pas exclus. (4)

Cette aide sera d’autant plus essentielle que l’ensemble de nos cotisations URSSAF sera à payer en fin d’année (en raison du report de la deuxième échéance). (5)

De plus, de nombreux éditeurs, librairies indépendants, galeries d’arts risquent de fermer. Le nombre de parutions est déjà en train d’être revu à la baisse chez les éditeurs plus importants, avec un recentrage sur les «valeurs sûres». Paradoxalement, la rentrée littéraire de cet automne sera saturée d’une production n’ayant pas vu le jour au printemps. Mathématiquement, chaque livre sera moins visible, présent moins longtemps, et donc moins vendu. De ce fait, le programme de parutions sera largement revu à la baisse entre septembre 2020 et janvier 2021, si ce n’est au delà.

Une autre inquiétude concerne la période estivale, marquée par l’annulation de nombreux événements publics. Qu’en sera-t-il, par exemple, du festival «Partir en livre», évènement national se tenant normalement en juillet, auquel beaucoup d’entre nous participent ?

Les bourses délivrées par le Centre National du Livre sont les seules aides auxquelles nous pouvons prétendre. (6) Si des résidences d’auteurs sont proposées par la Région SUD et la DRAC, elles ne s’adressent pas forcément aux auteurs du territoire et sont d’un accès compliqué pour certains (nécessité d’un véhicule, difficulté de concilier éloignement et vie de famille).

Comment expliquer qu’il n’existe rien à un niveau local ? La Région SUD et la Drac Provence-Alpes Côte d’Azur ne proposent aucune bourse à l’attention des auteurs, contrairement à ce qui est proposé dans la plupart des autres régions (7).  

L’aide à l’édition attribuée aux auteurs par le Conseil Général des Bouches-du-Rhône a été supprimée en 2016, sans aucune mesure de remplacement.

Il est fort regrettable que nous ne soyons pas davantage consultés lors de la mise en place de dispositifs nous concernant.

Afin d’anticiper la catastrophe qui s’annonce, des mesures d’urgences doivent être trouvées pour préserver ce maillon essentiel de la chaîne du livre.

Il est urgent que des aides directes soient mises en place dans la Région afin de permettre aux auteurs, autrices, illustrateurs, illustratrices, et notamment aux plus fragiles et précaires, de continuer leur activité de création. Un système de bourse est nécessaire pour pallier à la diminution à venir des revenus complémentaires (commandes, ateliers...) et le montant insuffisant des avances sur droits proposées par les éditeurs.

Nous demandons votre soutien afin qu’une amélioration de notre statut d’artiste soit étudiée par le gouvernement.

Nous demandons à ce qu’un suivi des situations individuelles des autrices et auteurs en région soit assuré par L’Agence Régionale du Livre sur une durée d’un an, et un accompagnement dans les différents dispositifs, une fois le confinement levé.

Nous demandons à ce que la Région Sud et la DRAC PACA mettent dès que possible en place des aides pérennes à la création en direction des artistes-auteurs, autrices du territoire. (8)

Enfin, nous demandons le soutien de l’Agence Régionale du Livre pour rappeler aux médiathèques et communes nous ayant déjà passé commande de travaux et/ou interventions, de se montrer solidaires, et de maintenir leur financement (quitte à trouver d’autres types d’interventions possibles : atelier en ligne, création ou don d’une oeuvre pour la médiathèque...) (9)

Pour conclure, nous nous joignons aux signataires d’une lettre récente au président de la République (3), par douze groupements d’artistes-auteurs, dont voici un extrait :
Lors du dernier festival de la BD d’Angoulême, [Emmanuel Macron s’est engagé pour que] «les droits sociaux, l’encadrement administratif et juridique des auteurs, soient facilités et simplifiés.
Il y a des propositions très claires qui sont faites par le rapport Racine et qui seront, qui sont en train d’être travaillées et seront reprises pour permettre de mieux protéger, accompagner dans leurs droits, dans leur quotidien les femmes et les hommes qui ont décidé de créer et qui, parfois, sont dans des situations de grande précarité.
»

Cette promesse doit se concrétiser. Si la culture en France peut être sauvée, dans sa diversité, c’est maintenant qu’il faut agir.

Bien à vous,
Ramona Badescu, Renaud Perrin et Benoît Guillaume pour

 
Collectif d’artistes-auteurs marseillais

Notes

(1) Notre présence sur le territoire, bien que discrète, s’insère dans une chaine économique. Le chiffre d’affaire annuel de l’économie du livre en 2013 en France s’élevait à 3,9 milliards d’euros dont 97 millions d’euros pour la région PACA.


(2) Les auteurs et illustrateurs sont rémunérés de manière très variable par les éditeurs. Si certaines « stars » bénéficient d’un à-valoir (une avance sur droits d’auteurs) confortable, la majorité est payée en dessous d’un seuil raisonnable.
À titre d’exemple, Les deux auteurs du roman graphique « Révolution », qui a remporté le prix du meilleur album au salon d’Angoulême 2020, ont reçus chacun 4000 € brut, pour un livre qui leur a demandé 5 ans de travail.
Le Rapport Racine, a montré et documenté les très grandes difficultés et la dégradation des conditions des artistes-auteurs. Entre 41% et 53% des professionnels gagnent moins que l’équivalent du SMIC, et leurs revenus continuent de baisser, en particulier pour les plus jeunes.
Télérama : Rapport Racine : pour les artistes et auteurs, 23 mesures prometteuses... qu’il faut concrétiser
ActuaLitté : Stress post-traumatique : la désillusion de l’après rapport Racine

(3) Lettre ouverte au Président de la République, 20/4/2020

(4) Un dispositif d’aide pour tous les travailleurs indépendants sans discrimination a été mis en place à Berlin, pour la crise du covid 19, elle est de 5000 € pour trois mois.  
 
(5) Le deuxième appel de cotisations URSSAF a été reporté sur les troisièmes et quatrièmes trimestres, période où la baisse de revenus des artistes-auteurs sera la plus sensible.
À noter également que la mesure permettant le non paiement de loyers de locaux professionnels ne concerne pas la plupart d’entre nous. Les ateliers que nous louons ont des baux locatifs ou associatifs, et certains auteurs ont aménagés un espace de travail dans leur résidence.

(6) À noter que l’aide du Centre National du Livre ne peut être demandée que tous les 4 ans.

(7) Des dispositifs existent depuis longtemps dans d’autres régions. En région Centre Val-de-Loire, le dispositif « Auteurs associés » délivre une bourse de création pour les auteurs, sur une période allant de 4 à 10 mois. En région et DRAC Auvergne-Rhône-Alpes : bourses d’écriture pour écrivains, traducteurs, auteurs de bande dessinée, de montants entre 4000 et 13000 € net. En région Bourgogne-Franche Comté, bourse de création pour auteurs de la région. En région Grand Est, bourse d’aide à la création littéraire. En région Occitanie, des bourses d’écriture sont attribuées à environ 25 auteurs par an, de montants entre 3000 et 8000 € net.

(8) À ce titre l’argent prévu pour la participation de la Région au salon du livre de Paris, dont l’édition 2020 a été annulée, pourrait être réinvesti en direction des acteurs du livre les plus touchés.

(9) Les ordonnances gouvernementales du 25 mars 2020 vont d’ailleurs dans ce sens.


Premiers signataires :

Le Trait, collectif d’artistes-auteurs marseillais  - letraitmarseille@gmail.com
Ramona Badescu
Benoît Guillaume
Renaud Perrin
Vincent Bourgeau
Lisa Mandel
Nine Antico
Matthias Picard
Hélène Riff
Arno Celerier
Thomas Azuelos
Delphine Durand
Bruno Salamone
Amélie Jackowski
Emilie Harel
Hélène Georges
Caroline Sury
Aurélien Débat
Delphine Bournay
Nathalie Desforges
Martin Desbat
Lisa Lugrin
Clément Texier
Raphaële Frier
Corinne Dreyfuss
Ariadne Breton
Laurence Lagier
John Deneuve
Sabine Allard
Marie-Elise Masson
Juliette Iturralde
Laetitia Bianchi
David Poullard
Marie Chéné
Aude Léonard
Catherine Chardonnay
Pascale Moutte-Baur
Gala Vanson
Amélie Laval
Elodie Lascar
Amina Bouajila
Alice Bien
Lucile Gauthier
Léa Djeziri
Elodie Durand
Lisa Laubeaux
Manon Rougier
Florence Hinckel
Charlotte Moatti

 



Our mailing address is:
letraitmarseille@gmail.com
Pour ne plus recevoir ces mails
Vous pouvez changer preferences ou vous pouvez vous désinscrire.