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RÉFLEXION
 
Dans quelques jours, l'hiver sera officiellement parmi nous. Pour les plus grands et les plus petits, l'hiver est associée à la beauté de la neige, aux sports de glisse et au Hockey, aux réjouissances des fêtes et aux résolutions de la nouvelle année.
 
Si l'hiver peut être belle et douce pour plusieurs, elle peut être dur et froide pour d'autres. Avec les frais d'Hydro-Québec qui n'arrêtent d'augmenter, le coût de la vie qui grimpe et les revenus qui stagnent.
 
Comme vous le savez, l'Acef-ABE est résolument déterminé à lutter contre la pauvreté sous toute ses formes à l'intérieur de notre mandat. Toutefois, c'est collectivement que nous arriverons à rendre le Québec plus juste et plus égalitaire. Mais puisqu'avant l'action, il y a la sensibilisation, l'Acef-ABE vous offre comme cadeau, une lettre. Oui, une simple lettre écrite il y a quelques semaines par une jeune mère du quartier Rosemont à Montréal.
 
Bonne Lecture
 
 
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L'Acef-ABE vous souhaite de JOYEUSES FÊTES

L'équipe profite de cette dernière infolettre de 2014 pour vous souhaiter un année 2015 remplie de joie et de réussites. 
Nous espérons que cette année sera plus juste et plus solidaire.

Lettre de la maman mystère


« Ça faisait trois fois que je me relisais et au moins dix minutes que j’avais le doigt sur « enter » et que j’avais des palpitations. Je suis game ou pas game? Ayayayayaille!! Mais bon, ça l’air que Facebook ne voulait pas publier mon commentaire dans le fil de discussion. J’imagine qu’il y avait trop de contenu. Je l’ai donc copié-collé et envoyé en message privé à l’une des administratrices et lui ai demandé de le publier pour moi, donc finalement, de façon anonyme.

À celles qui se reconnaîtront, merci de votre soutien, ça fait chaud au cœur! Mais je vais m’en sortir, vous savez, ça fait des années que cette situation nous assaille. C’est ce qui arrive quand on a été forcée de quitter les bancs d’école avant même d’avoir eu la chance de terminer son secondaire un… (Non, dans mon cas, ce n’était malheureusement pas un choix, plutôt un cas de survie et voilà que je dois toujours en faire les frais aujourd’hui.)

Disons que depuis mon retour à l’école (donc pauvreté volontaire pour pouvoir – éventuellement – s’en sortir!!), on a des hauts et des bas et honnêtement, depuis un peu plus d’un an, il n’y a pas vraiment eu de hauts. La vie est de plus en plus dure, entre autres, à cause des nombreuses augmentations de tarifs (transport, vêtement, nourriture, Hydro, etc.) et des coupes excessives partout et dans tout, de l’appauvrissement des ressources communautaires et de l’intensification de l’affluence des personnes dans le besoin pour des services avec des places limités. Bref, c’est plus ça qui « rentre dedans »! Parce que lorsque la situation est prolongée (sans « haut »), ça fait en sorte qu’on épuise notre plan B, C et D… Je parle pour moi, mais je suis persuadée que je ne suis pas la seule qui doit subir cela.

Dans le cas de ma famille, composée de moi et de deux enfants (11 et 12 ans), la question alimentaire est devenue un épuisant et incessant problème qui préoccupe l’esprit en tout temps. En fait, tout tourne autour de ça : « Qu’est-ce que je vais leur donner à manger? » et « Quel sera l’impact sur leur santé et leur développement? ». Je me lève à tous les matins avec comme but ultime que mes enfants aient avalé trois repas soutenant et qu’au coucher, leur faim ait été comblée. Le végétarisme s’est imposé de lui-même à cause du prix inaccessible de la viande. Tout est rationné : le lait, le pain, les céréales, même le papier de toilette! Le jus? Chez nous, on n’en boit pas! Les fruits? Quand il y a de vrais spéciaux. Mes enfants n’ont pas le droit de fouiller librement dans le garde-manger ou dans le frigo; s’ils ont faim (ils ont tout le temps faim!), ils doivent me demander la permission …ils se butent malheureusement la plupart du temps à de déchirants refus de ma part, car tout est calculé et croyez-moi, dans notre situation, les collations sont des luxes! La planification des repas se fait en fonction des denrées reçues au magasin-partage où je n’ai guère le choix d’aller depuis beaucoup trop longtemps. Bien souvent, ce ne sont pas des ingrédients qui seraient approuvés par des spécialistes en nutrition ou en diététique. Puis, les quantités ne conviennent pas nécessairement à une famille où il y a deux jeunes estomacs sans fond. Alors il arrive bien souvent (et mes enfants ne le savent pas) que je me prive de manger ou que j’encaisse ce qui est moins santé pour qu’ils aient le meilleur et qu’ils mangent à leur faim. Résultat, je suis souvent très fatiguée et mon corps accumule des graisses malsaines là où il n’y en avait pas avant. Mais j’apprécie chacun des aliments reçus et absolument rien n’est gaspillé, pas même les légumes mous et/ou fripés. Je peux même me vanter d’être capable de faire des miracles culinaires avec bien peu! Je mentirais si je n’admettais pas que parfois, lorsque je suis très désespérée, il me vient l’idée de demander à tous mes voisins de nous donner leurs restes et la nourriture qu’ils comptent jeter, mais ça, je n’oserais JAMAIS!

Cette année, j’haïs Noël. Je le déteste parce qu’il est devenu la grande fête de la consommation et que mes enfants savent que ce sera différent pour eux. Ils se sont quand même fait une liste de cadeaux et j’ai pleuré en la lisant, comme je pleure en l’écrivant ici; ils y ont écrit des idées comme des cartes-cadeau de restaurant, de pharmacie ou pour du linge… les enfants qui ont le minimum dans la vie n’écrivent pas des affaires comme ça pour leur souhaits de Noël.

Depuis deux ans, je n’ai malheureusement plus les moyens de m’offrir le service de garde de l’école, alors cela restreint énormément mes possibilités de pouvoir travailler (tout en étant aux études), ce qui m’apporterait un petit revenu d’appoint. Puis, dans mon cas, cela s’ajoute au fait que l’un de mes enfants a des besoins particuliers (trouble dans le spectre de l’autisme), ce qui fait en sorte que ma vie doit être organisée en fonction de cette réalité. C’est-à-dire que je dois assurer une surveillance constante, que je dois gérer les crises lorsqu’il y en a et que la question du gardiennage est assez complexe. Vous comprendrez que cela représente un défi considérable de réussir à me présenter à tous mes cours ($$ pour le déplacement, gardiennage et tout), à faire toutes mes lectures et exercices et à remettre tous mes travaux à temps! J’ai même dû, à contrecœur, quitter deux postes que j’occupais et qui me passionnaient (de façon partiellement bénévole) dans des organismes ayant comme mission de défendre des droits. Mais c’est vrai qu’il y a tout de même des périodes où le « rush » est moins intense …et je me sens bien coupable à ces moments de ne pas pouvoir en profiter pour travailler. Bref, tout ça pour dire qu’entre la réalité et la volonté, il y a une marge. Je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a des familles qui vivent une situation de précarité équivalente et qu’ils doivent en plus composer avec des cas lourds d’handicap physique ou intellectuel. Ils ont toute mon admiration. Je me demande comment ils font pour ne pas flancher.

Des fois, d’autres parents me demandent qu’est-ce que mes enfants font comme activité… il y a quelque temps, j’arrivais encore à les inscrire à un truc ou deux dans l’année, mais là, je n’y pense même pas. Le plus déprimant là-dedans? Ils ont jeté les prospectus d’activités parascolaires avant même de me les montrer. Quand je m’en suis rendu compte, ils m’ont dit que de toute façon, ils savaient que je n’aurais pas les moyens de les inscrire. Ça, ça fait mal.

J’ai un « secret » à vous confier. Ça va me faire du bien de l’écrire car c’est lourd de honte. Voilà, scandale : je n’ai toujours pas payé les frais de la rentrée scolaire (école publique gratuite…). L’école a fait preuve de pitié et a quand même remis à mes enfants les manuels. J’ai toujours envie de me mettre une cagoule sur la tête quand j’y vais, car j’ai peur qu’ils me demandent quand je vais pouvoir payer. Je pense qu’ils seraient alors témoins d’une méga-giga crise de sanglot, mélange de honte et de désarrois d’une maman confrontée à une culpabilité inconsolable. Je me demande si je suis la seule à fuir la directrice de l’école comme si elle était une créancière…

L’hiver québécois. Ah l’hiver! Ça coûte cher!! Heureusement, j’ai eu de la chance, parce que ma fille s’est fait donner un manteau chaud de la part d’une voisine, ses bottes reçues d’une âme charitable l’année passée (achetées beaucoup trop grandes pour la cause) lui font encore, mon fils s’est fait payer des bottes et un manteau par ma mère (qui a passé toutes ses économie pour la cause) et même pour moi, qui n’avait pas de manteau depuis deux ans, une amie m’en a déniché un chez renaissance. Gâtée pourrie, je sais! Comme je leur en suis reconnaissante!!!! On passe pour la gêne et l’orgueil! Mais je suis consciente que je n’aurai pas cette chance à toutes les fois et surtout, je sais que d’autres parents en détresse se cassent encore la tête avec la question des vêtements d’hiver. Les temps sont durs.

La simplicité volontaire, vous connaissez? Nous, on appelle ça la simplicité involontaire. C’est notre petit côté humoristique. Pour ce faire, on habite dans un petit 3½. Oui, vous aurez compris que l’on partage une chambre; vive les lits superposés et au revoir l’intimité! Mais bon, le côté positif, c’est qu’on est super proches les uns des autres et qu’on n’a pas de problème d’accumulation compulsive! Héhé Sans farces, tout est réduit au minimum. Le jeu Tétris, vous connaissez? Chez nous, il n’y a pas de surplus, si quelque chose rentre, quelque chose doit sortir. Et évidemment, on ne monte pas le chauffage à plus de 17°C pour économiser sur l’Hydro.

Et ça continue… on oublie les activités; les enfants n’ont pas de vélo, ils n’ont pas de patins, ils n’ont rien pour glisser, ils n’ont même pas de pantalons de neige, etc. On oublie les sorties scolaires payantes pour les enfants. On oublie aussi la vie sociale, du moins, on la restreint au maximum. Dans mon cas, j’ai la chance de m’être liée d’amitié avec des voisines, je ne sais pas si je survivrais mentalement sans mes petits-tours-entre-deux-tâches chez elles. J’ai connu l’isolement que peut créer la pauvreté et je sais combien cela est lourd et dommageable pour la santé mentale. Ces amitiés de proximité me procurent des regains d’énergie qui me permettent de continuer mon combat!

Aussi, des fois la pauvreté est niaiseuse. Niaiseuse parce qu’on a un « lousse » de dix dollars et qu’on se sent soudainement riche [Je me trouve presque drôle avec mon utilisation du mot « lousse »]. Là, on se paie un café (un latté, ouhhh!). Devinez ce qui se passe deux ou trois semaines plus tard, quand on compte nos cennes pour s’offrir le transport pour notre cours ou une pinte de lait ou un pain? C’est qui la niaiseuse qui a savouré un café comme-si-de-rien-était?? Ayayaille… pas facile de se pardonner dans ces temps-là. Une fois, j’ai même acheté une bouteille de vin pour un souper de filles où j’étais invitée (pour ma fête!). Nounoune, ouais, je sais… Une autre fois, j’ai eu pendant plus de deux semaines un « gros » 40$ dans mon compte. Il y avait tant de dépenses urgentes que je paniquais à l’idée de le dépenser pour la mauvaise urgence prioritaire. Genre, c’est quoi qui est plus urgent entre les cahiers pour la rentrée scolaire des enfants, la brocheuse et l’encre d’imprimante que j’ai besoin pour mes travaux d’école, des cannes de bouffe pour les temps durs qui durent, des bas et des culottes pour remplacer ceux et celles des enfants qui sont troué(e)s ou qui ont été volé(e)s par les lutins ou bien les souliers qui disent coucou par la bouche parce que les orteils de ma fille ont réussi à se frayer un chemin au travers d’eux? Je sais… c’est niaiseux de même, des fois, la pauvreté.

Mais bon, mis à part les calculs incessants pour le savon à linge, le savon à vaisselle, les épices (au fait, est-ce un luxe, des épices?), la bouffe à chat (oui… on fait partie des irresponsables-pauvres qui ont un chat et qui ne devraient pas mais que ô combien les ronrons de minou tout doux apaise les tensions), la margarine (quand on en a!), toute la bouffe, en fait, finalement on calcul pour tout, tout, tout… Bref, mis à part ça, on a quand même nos moments de joie. Je pense que mes enfants réussissent tout de même à être heureux. Tout ça fait qu’on apprécie toutes les petites douceurs de la vie et que lorsqu’on a accès à un luxe, comme manger un repas plus coûteux ou faire une sortie, c’est notre moment à nous et nous en profitons au maximum. Je m’efforce d’être une bonne mère et de faire en sorte qu’ils ne manquent de rien et surtout, qu’ils n’en subissent pas de séquelles psychologiques plus tard. C’est pourquoi je dialogue beaucoup avec eux et que je les encourage à parler de ce que nous vivons. Ils savent que j’ai fait le choix de retourner à l’école pour améliorer nos conditions de vie et je pense que c’est la meilleure chose que je puisse faire pour leur transmettre l’importance de croire en soi et en ses rêves. Certes, j’aurais aimé que les choses se passent autrement et que tout soit plus facile, mais (au risque de paraître hyper spirituelle) cette épreuve nous aura transmis des forces et forgé pour le reste de notre vie à apprécier tout ce que la vie peut nous apporter, dans sa plus grande simplicité.

Sur ce qui est devenu un texte interminable (et je me suis censurée au max!), je veux dire que quand on se compare, on se console. Dans les moments difficiles, je pense aux familles d’ici et d’ailleurs qui sont aux prises avec des situations complexes et sans issues possible, et je me dis que je n’ai pas le droit de me plaindre, car moi, je sais qu’un jour nous allons nous en sortir et que la vie sera meilleure. Nous, on a cette chance. Pas eux.

Je ne sais pas si vous me lirez jusqu’au bout, j’avoue que je ne voulais qu’écrire trois petites lignes et que tout a déboulé (hors de contrôle, la fille!) et même si j’ai beaucoup pleuré en écrivant, je dois dire que ça m’a fait drôlement du bien de me vider un peu le cœur.

P.s. : Si une personne se questionne sur le bien-être de mes enfants ou la qualité de vie que je leur offre, je répond tout simplement que je fais mon possible. Ce texte se veut une façon de démystifier (un tout petit peu) la pauvreté d’ici et qui sait, pourquoi cela n’aiderait pas au moins un tantinet à la cause? »

* Lettre initialement publiée sur le groupe Facebook: Parents de Rosemont et des environs. (2-déc.-2014)

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