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REGARD DES SCIENCES SOCIALES SUR L'ACTUALITÉ

RÉSEAU DES JEUNES CHERCHEURS TEPSIS/EHESS

fieldresearchnetwork@ehess.fr



 
Newsletter n°1
Mars 2017

 
Le Réseau "Regard des sciences sociales sur l'actualité", issu du partenariat entre le Laboratoire d'Excellence TepsisEHESS Alumni, l'ERC Social Dynamics of Civil Wars dirigé par Gilles Dorronsoro  
et le Think Tank NORIA, se propose de fournir 
des analyses sur les crises, les politiques de ruptures, les bouleversements et les mutations à l'oeuvre dans le monde en s'appuyant sur la diversité théorique des sciences sociales articulée à de longues pratiques de terrains.

Le Réseau déploiera pour cela un double dispositif : 
1/ une lettre d'information diffusant des interviews de jeunes
chercheurs sur des thèmes aussi variés que la guerre en Syrie, les
executive orders du Président Trump, les changements introduits par la nouvelle constitution turque etc. ;  2/ des conférences sur des situations de crise (6 à 8 conférences par an à partir de 2018).  Mail du Réseau: fieldresearchnetwork@ehess.fr. Page du réseau: https://tepsis.fr/reseaux-tepsis/reseau-analyse crises/. Abonnement au Réseau et à la lettre d'information: http://eepurl.com/cDsYLf.

3 interviews en 3 questions à ...


 
AURÉLIE BIARD, Post-doctorante TEPSIS au CETOBAC / EHESS
aurelie.biard@ehess.fr


 
RE-CONVERSION À L'ISLAM, INTÉGRATION SOCIALE ET RECONSTRUCTION IDENTITAIRE : LE CAS DU KIRGHIZSTAN


En quoi l’étude du Kirghizstan peut-elle aider à mieux comprendre les recompositions identitaires à l’œuvre dans le monde ?

Le Kirghizstan, qui est un
État türkophone de tradition nomade et à majorité musulmane (islam sunnite de rite hanafite), représente un laboratoire à forte valeur heuristique. Mes recherches qui portent sur les effets de la (re)-conversion à l’islam de la jeunesse post-soviétique sur l’intégration sociale et sur la reconstruction identitaire et communautaire m’ont permis de collecter de nombreux matériaux de terrains. Ceux-ci ont montré que ces reconversions à l’islam peuvent déboucher sur des utilisations éthiques de l’islam différentes, voire opposées, qui visent soit à renoncer aux biens de ce monde pour le contentement de Dieu comme dans le cas du mouvement revivaliste et prosélyte de la Tablighi Jama‘at soit à y prospérer par le déploiement d’une éthique du succès économique.

Pouvez-vous nous en dire davantage sur la Tablighi Jama‘at  et les processus de reconversion à l’islam ?

La Tablighi Jama‘at en ourdou (Jama‘at at-Tabligh, en arabe), c’est-à-dire « groupe de prédication », est le premier mouvement prosélyte musulman du monde. Le mouvement piétiste est né en Inde à la fin des années vingt et a, depuis lors, étendu ses ramifications dans plus de quatre-vingt-dix pays dans le monde dont la France (où il est connu sous l’appellation « Foi et Pratique »). Le Tabligh est banni partout dans l’espace eurasien à l’exception notable du Kirghizstan où sa prédication, laquelle s’adresse de préférence à la jeunesse désœuvrée et jugée déviante (pour cause de délinquance, toxicomanie, sexe hors mariage, etc.), est très active. Les méthodes d’apostolat du Tabligh rappellent celles de la prédication protestante en milieu populaire, il s’agit de faire des sorties ou patrouilles en groupes,
 que ce soit à l’intérieur des frontières nationales de l’État éponyme, en l’occurrence kirghiz, ou à l’étranger, au cours desquelles les militants font du porte à porte, en procédant par un maillage territorial systématique (on pense notamment aux Mormons). Le « retour » à l’islam ou la réislamisation individuelle qui s’opère le plus souvent, dans le cas du Kirghizstan, à la faveur du Tabligh, est perçue comme une conversion véritable, ce qui est une spécificité du Tabligh. Le mouvement deobandi (qui tire son nom de la ville de Deoband, située au nord de Delhi, qui abrite, depuis 1867, l’un des centres majeurs d’enseignement religieux en Asie du Sud et qui a inspiré les Talibans), dont le Tabligh est une émanation, ne produit pas de tels récits de vie, ceux de pécheurs expiant leurs fautes passées via la purification apportée par la reconversion à l’islam et par les actes de piété qui lui sont associés. Ces récits stéréotypés rappelle, là encore, ceux, protestants (notamment évangéliques), centrés sur la rédemption via le retour personnel au Christ. Cette conversion implique une réforme de soi perçue comme auto-purification et un (re)façonnement des allégeances politiques.
 
De quelle façon les autorités politiques gèrent-elles un tel mouvement ?

Le Tabligh jouit au Kirghizstan d’une large marge de manœuvre en raison de son apolitisme proverbial : le Tabligh ne vise officiellement qu’à l’islamisation pacifique de la société et, partant, à islamiser les valeurs culturelles. Les autorités kirghizes ont saisi tout l’intérêt qu’elles pouvaient retirer de ce mouvement piétiste, en terme de contrôle social et d’endiguement de la contestation islamisante (incarnée par le Hizb ut-Tahrir, Daech, etc.). En autorisant les tablighis à prêcher, les gouvernements kirghiz sont en mesure, espèrent-ils, tout en surveillant la réislamisation et en satisfaisant les aspirations religieuses de la population locale, de s’assurer que le « retour » à l’islam ne s’accompagne pas de revendications politiques d’opposition. Le régime est en outre conscient de l’ancrage social du mouvement piétiste. Il est en effet fort de milliers, voire de dizaines de milliers de membres, et jouit de puissants soutiens dans certains cercles économiques. Il pourrait dès lors mobiliser en sa faveur contre le régime en place s’il se sentait menacé d’interdiction. Le Tabligh a accepté de se « nationaliser » selon les injonctions des autorités kirghizes, c’est-à-dire d’éviter les vêtements « à la pakistanaise » (le shalwar kameez) qui choquent dans l’espace public. Les tablighis tendent à rejeter les valeurs dominantes qu’ils prêtent à la société kirghize (consumérisme, matérialisme, impiété  et/ou néo-paganisme, etc.) ; ils se concentrent ainsi sur la formation d’un noyau de fidèles « authentiques », « purs ». Il s’agit avant tout de se prémunir contre des modes de vie à l’occidentale ou perçus comme tels (tout particulièrement le laxisme des mœurs) et de devenir un musulman « vertueux ». Les tablighis veulent en effet faire de la sunna, la tradition du Prophète, la norme des comportements individuels. L’ancrage du Tabligh au sein de la société kirghize est amplifié par un mouvement social de fond, qui est celui de l’islamisation progressive des revendications sociales et politiques. Selon différentes enquêtes sociologiques, près d’un tiers de la population du Kirghizstan se prononce en faveur d’une introduction de la shari‘a dans le système légal du pays. Ce chiffre élevé s’explique probablement par les conditions politiques et socioéconomiques qui font de ce pays d’Asie centrale un
État partiellement « failli » : l’administration publique séculaire est perçue comme faible, corrompue, et incapable de faire respecter la loi au sein d’une société kirghizstanaise qui est plus violente que ses voisines en terme de criminalité de rue et de tensions interethniques.

Articles de référence :
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THIBAULT DUCLOUX, doctorant TEPSIS au CMH / EHESS

thibault.ducloux@ehess.fr

 


LES QUARTIERS SPÉCIFIQUES POUR DÉTENUS RADICALISÉS.
VOUS AVEZ DIT POLITIQUE PUBLIQUE ?


En octobre dernier, le garde des Sceaux a annoncé la fin des Quartiers Spécifiques accueillant sur cinq sites les détenus musulmans radicalisés. Est-ce une preuve de leur efficacité ou un aveu d’impuissance ?

Ni l’un, ni l’autre. Déjà parce qu’il est difficile d’évaluer l’efficacité d’une mesure visant à ne pas faire advenir un certain futur. Y aurait-il eu plus d’attentats si ces quartiers n’avaient pas existé ? On ne peut que spéculer là-dessus. Au lendemain des attentats de 2015, le gouvernement s’est mis à marteler qu’endiguer « la radicalisation islamiste » en prison était une brûlante « nécessité ». D’ailleurs, la presse a publié les chiffres des condamnations pour « infraction à caractère terroriste » et leur évolution montre une croissance de 400% en deux ans. Dans les faits, seuls 14% de ces personnes ont été enfermées dans les quartiers spécifiques. En fait, quand on parle de « radicalisés » on parle de 0,07 % de la population pénale totale[1]. Voire moins. Sur ceux-là, le ministre de la Justice a estimé que tous n’y avaient pas leur place… Bref, en prison on est loin de la « déferlante » islamiste évoquée par monsieur Urvoas[2].     

Et le prosélytisme sauvage ?

Dans la prison où je travaille depuis cinq ans, tout le monde a été surpris par la mise en place des quartiers spécialisés, détenus comme direction. Les premiers, amusés, cherchaient les radicaux parmi eux, les seconds me demandaient si j’y croyais moi-même. « Radicalisation » est un terme dont la déconstruction n’a jamais été amorcée sérieusement. En l’état, on manie surtout des figures aussi hypnotiques que chimériques. Elles renseignent sur la perception sociale de celle du « prisonnier » : bête, psychotique ou fourbe. Certains détenus bénéficient d’une légitimité religieuse, c’est incontestable. Néanmoins, dès lors que les choses ne sont pas directement contrôlées par l’administration pénitentiaire elles se trouvent renvoyées dans le registre de la ruse et de la contrebande. Et les personnes les plus pieuses ou érudites de devenir politiquement suspectes. Pourtant, en cour de promenade, les orthodoxes cultivés sont en première ligne de la régulation des interprétations sauvages et hétérodoxes ! Le mépris social sous-estime beaucoup la communauté musulmane elle-même.

Pourquoi ces quartiers alors ?

Dans un climat d’urgence politique induit par les tueries, l’État a tout bloqué. Et maintenant que la poussière est redescendue, on revient à une gestion classique de ces détenus-là. On a assisté à une maladroite mise en quarantaine dans un contexte de « contamination » supposée imminente. Les chercheurs ont leur part de responsabilité. Ceux qui se posent en experts ont tout intérêt à eux-mêmes faire exister l’objet de leur expertise en en exagérant les proportions. Cependant que la sociologie générale peine à modéliser les processus à l’œuvre dans l’incarcération, la recherche-action dresse les critères pour envoyer les gens à l’isolement… En janvier 2016, la directrice de la prison où je travaille s’emportait contre le gouvernement : « Ils vont finir par vraiment les faire exister ces radicaux ».     

[1] Près de 77 000 personnes.
[2] Propos rapportés par F. Thomasset, « La lutte contre la radicalisation change de cap », in La Croix, 25/10/16.

 
Article de référence:
  • T. Ducloux & N. Venel, " '¡ Eso es una prueba de Dios !'. Contradicciones carcerales y soluciones religiosas en las trayectorias intra muros", Sociedad y Religion. Sociologie, Antropologia e Historia de la religion en el Cono Sur, 2016, n°46, Vol. VVVI, pp. 52-83.
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ISIL ERDINC, post-doctorante à l'IRISSO, Université Paris Dauphine

isilerdinc2@gmail.com 

 
LE SYNDICALISME OUVRIER EN TURQUIE SOUS LE GOUVERNEMENT AKP


Quelles sont les politiques du gouvernement AKP vis-à-vis du syndicalisme en Turquie ?

L’arrivée au pouvoir du gouvernement AKP en 2002 a entraîné progressivement une reconfiguration de tous les syndicats qui se fait au profit de ceux étant proches du parti au pouvoir. Le gouvernement met en place de nouvelles réglementations, utilise la répression étatique et la violence policière pour définir un «syndicalisme préférable et acceptable» contre un «syndicalisme dangereux». Il intervient ainsi directement dans les affaires internes des syndicats. Au-delà des changements au niveau des directions, le recrutement de nouveaux permanents et la démission des permanents socialistes et sociaux-démocrates ont modifié l’équilibre interne des organisations syndicales dans le sens d’une perte d’autonomie des syndicats.

Quelles sont les conséquences de ces politiques sur les syndicats ?

Si le déclin du syndicalisme en Turquie est une tendance générale sous le gouvernement AKP, les trois confédérations ouvrières sont dans des situations différentes. En Turquie, il existe trois grandes confédérations syndicales de travailleurs à partir desquelles nous pouvons distinguer trois grandes traditions du syndicalisme: une première tradition confédérale (Confédération des syndicats ouvriers de la Turquie, Türkiye İşçi Sendikaları Konfederasyonu, Türk-İş) qui se définit comme «non-engagée» et «sans couleur», une deuxième confédération (Confédération des syndicats ouvriers révolutionnaires, Devrimci İşçi Sendikaları Konfederasyonu, DİSK) de tendance socialiste/sociale-démocrate, et une troisième confédération fondée par le mouvement islamiste, - dont les fondateurs principaux de l’AKP sont issus -, qui se définit comme une confédération conservatrice (Confédération des syndicats ouvriers réels, Hak İşçi Sendikaları Konfederasyonu, Hak-İş). Sous le gouvernement AKP, cette troisième confédération voit ses effectifs se multiplier et devient la confédération la plus influente dans les négociations avec les acteurs étatiques. Il ressort de mes entretiens avec des ouvriers syndiqués (effectués de 2011 à 2016 dans différentes villes - Istanbul, Ankara, İzmir, Sakarya- et différents secteurs d’activités) - que les principales raisons avancées à l’adhésion à la Hak-İş sont le fait que les syndicats affiliés à cette confédération soient «aptes à obtenir plus d’avantages matériels de l’État», qu’ils aient «de bonnes relations avec le gouvernement AKP» et que ses membres «ne courent pas le risque d’être arrêtés ou licenciés pour leurs activités syndicales».

Que signifie cette transformation pour le régime politique en Turquie sous le gouvernement AKP ?

Cette transformation à l'oeuvre dans le champ syndical est révélatrice des stratégies d'implantation de l'AKP dans d'autres secteurs sociaux et dans les structures étatiques. Cette emprise du parti dans la société renforce considérablement le gouvernement et constitue l'un des traits caractéristiques du pouvoir de l'AKP et, plus globalement, du régime politique turc contemporain. Les réactions des acteurs syndicaux autour des protestations de Gezi de mai-juin 2013[1] s’avèrent particulièrement révélatrices de cette transformation. La DİSK a organisé des manifestations de soutien au mouvement de Gezi et a appelé à la grève générale en juin 2013. Les dirigeants et permanents syndicaux à la DİSK étaient présents lors des affrontements et des manifestations de la place Taksim. Dans une démarche inverse, la Hak-İş a publié des déclarations de presse pour faire un «appel au bon sens». Les paroles d’un dirigeant syndical lors d’un de nos entretiens à la Hak-İş montrent comment les syndicalistes de la Hak-İş affirment leur soutien au gouvernement: «Ce qu’ils ont cherché à faire à Gezi, c’est déstabiliser le régime comme ils ont fait en Egypte. Ils voulaient faire un coup d’État comme en Egypte. Bien sûr, les communistes, les occidentaux ne souhaitent pas avoir une Turquie avec un Premier Ministre si puissant et influent». Cette déclaration illustre bien que nous assistons depuis plusieurs années à une polarisation des secteurs sociaux avec d'un côté les acteurs pro-gouvernement AKP et les opposants de l'autre.

[1] Les mobilisations du Parc Gezi ont éclaté à la suite de la protestation d'un groupe de manifestants s'opposant à la destruction du parc Gezi à Taksim à Istanbul en vue d’un projet de réaménagement urbain de la place Taksim par le gouvernement AKP. Les protestations ont marqué la vie politique en Turquie en mai-juin 2013 tant par la diffusion des manifestations dans le pays (en particulier les principales villes) que par le nombre des mobilisés - étudiants, enseignants, syndicats, femmes,  LGBTI, écologistes,  Kurdes,  alévies, kémalistes. Ces alliances parfois surprenantes avaient pour objectif de constituer un front commun d’opposition contre le gouvernement AKP.

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